Pourquoi un avocat postulant quand j’ai déjà un avocat ?

Vous ouvrez votre boîte mail. Un cabinet d’avocats dont vous n’avez jamais entendu parler vous envoie une facture. Le nom de l’avocat ne vous dit rien. Vous n’avez jamais échangé avec cette personne. Pourtant, on vous demande de payer — entre 250 et 1 600 € HT — pour un « avocat postulant » ou « correspondant » qui est intervenu sur votre dossier.

Première réaction : c’est quoi cette arnaque ? J’ai déjà un avocat, pourquoi est-ce qu’on m’en impose un deuxième que je n’ai pas choisi ?

Seconde réaction, souvent : mon avocat ne m’avait pas prévenu de ce coût supplémentaire. Est-ce que c’est normal ? Est-ce que je suis obligé de payer ? Est-ce que je peux refuser ?

Rassurez-vous : c’est un mécanisme tout à fait courant, prévu par la loi, et votre avocat n’y est pour rien — c’est le système judiciaire français qui fonctionne ainsi. Cet article vous explique concrètement à quoi sert cet avocat postulant, pourquoi il intervient sur votre dossier, et ce que vous payez exactement.

Note : je ne propose pas de prestation de postulation. Il n’est pas utile de me contacter pour cette activité.

Parfois une obligation, parfois un choix stratégique

Il y a deux raisons pour lesquelles votre avocat fait appel à un postulant.

Première raison : il y est obligé. En France, un avocat ne peut « postuler » (c’est-à-dire accomplir les actes de procédure en votre nom) que devant les tribunaux de sa zone géographique — en gros, ceux qui dépendent de sa cour d’appel. Si votre affaire est jugée en dehors de cette zone, il doit prendre un confrère local. C’est le cas, par exemple, d’une assignation en partage successoral devant un tribunal éloigné : votre avocat n’a pas le choix, il lui faut un postulant sur place. Pour tout comprendre sur les règles territoriales : Postulation et multipostulation : où puis-je postuler ?

Seconde raison : c’est dans votre intérêt financier. Même quand la loi ne l’impose pas, votre avocat peut décider de prendre un correspondant par convenance — et c’est souvent une bonne nouvelle pour votre portefeuille.

Prenons un exemple concret. Vous avez un litige devant le tribunal de commerce de Bobigny. La procédure est orale : il n’y a pas de mise en état formelle, mais une succession d’audiences (souvent 4 à 6, parfois plus) espacées de plusieurs semaines, où il ne se passe souvent rien de décisif — un renvoi, une demande de pièce, un report. Si votre avocat plaidant, basé à Lyon, se déplace à chaque audience, il vous facture à chaque fois son temps de transport, son temps d’attente au tribunal, et son temps d’audience — facilement une demi-journée à chaque passage, soit plusieurs centaines d’euros par audience. Multipliez par 5 ou 6 audiences sur 18 mois : l’addition devient lourde.

En mandatant un correspondant local, votre plaidant évite tous ces déplacements. Le correspondant, lui, est au tribunal tous les jours pour ses propres dossiers : il passe d’une salle à l’autre, représente plusieurs clients à la fois, et mutualise ses coûts. Résultat : vous payez un forfait de postulation modeste au lieu de financer des allers-retours à répétition. Votre plaidant, de son côté, consacre son temps à ce qui compte vraiment — la stratégie, la rédaction des conclusions, la préparation de la plaidoirie — au lieu de le perdre dans les transports.

Deux avocats, deux missions différentes

Votre avocat plaidant (celui que vous connaissez) reste le pilote de votre dossier. C’est lui qui analyse votre situation, définit la stratégie, rédige les arguments juridiques, et plaide le jour de l’audience. Il est votre seul interlocuteur.

L’avocat postulant (celui que vous ne connaissez pas) s’occupe de la mécanique procédurale sur place : il dépose les actes au tribunal, transmet les pièces, surveille les délais, représente votre dossier aux audiences techniques, et récupère la décision. Il ne décide de rien sur le fond — il exécute ce que votre avocat plaidant lui demande.

C’est un peu comme un architecte (le plaidant) qui fait appel à un maître d’œuvre local (le postulant) parce que le chantier est dans une autre ville : l’architecte conçoit, le maître d’œuvre s’assure que tout est conforme sur le terrain.

Pourquoi c’est aussi fréquent en appel

En appel, même quand la cour d’appel se trouve dans la même zone géographique que votre avocat, il est très courant de prendre un postulant. La raison est simple : la procédure d’appel est extrêmement technique. Les délais sont stricts et le moindre retard peut entraîner la perte de votre dossier (caducité de l’appel, irrecevabilité des conclusions).

Votre avocat préfère confier cette mécanique à un spécialiste — souvent un ancien avoué ou un avocat spécialisé en procédure d’appel — plutôt que de risquer une erreur. C’est une décision prudente, dans votre intérêt.

Pour aller plus loin : La procédure d’appel : comment contester un jugement civil ?

Combien ça coûte

Les honoraires de postulation sont forfaitaires. Ils varient selon le lieu et le niveau de juridiction :

PrestationHonoraires indicatifs HT
Postulation première instance — région parisienne1 000 €
Postulation première instance — grande couronne et province250 à 700 €
Postulation en appel — région parisienne1 600 €
Postulation en appel — grande couronne et province1 300 €

Ces montants peuvent varier en fonction de la complexité du dossier et du nombre de parties. Votre avocat plaidant doit normalement vous informer de ce coût en amont.

Puis-je récupérer ces frais si je gagne ?

Oui. Si vous gagnez votre procès, le juge peut condamner votre adversaire à vous verser une somme au titre de l’article 700 du code de procédure civile, destinée à couvrir une partie de vos frais d’avocat — y compris les honoraires du postulant. Votre avocat plaidant inclura cette demande dans ses conclusions.

Attention toutefois : le montant accordé par le juge est rarement égal au total des honoraires réellement payés. C’est une indemnité forfaitaire, appréciée souverainement par le tribunal. Il ne faut pas compter sur un remboursement intégral.

Qui choisit le postulant ?

C’est votre avocat plaidant qui choisit le postulant. La plupart des avocats disposent d’un réseau de correspondants dans toute la France avec lesquels ils travaillent régulièrement. C’est une question de confiance entre confrères : votre plaidant confie la sécurité procédurale de votre dossier à un confrère qu’il connaît et dont il sait qu’il est fiable.

Vous n’avez normalement pas à chercher vous-même un postulant — c’est le travail de votre avocat.

Puis-je contacter directement le postulant ?

En principe, non. L’avocat postulant communique avec votre avocat plaidant, pas directement avec vous. C’est votre plaidant qui reste votre interlocuteur unique et qui vous rend compte de l’avancée de la procédure.

Si vous avez des questions sur un acte de procédure ou sur un délai, adressez-vous à votre plaidant : c’est lui qui se coordonne avec le postulant.

Puis-je éviter le postulant en prenant directement un avocat local ?

En théorie, oui : vous pourriez choisir directement un avocat inscrit au barreau du tribunal compétent, qui serait à la fois plaidant et postulant.

Mais en pratique, ce n’est pas une bonne idée. Si vous avez choisi votre avocat plaidant, c’est pour une raison : sa compétence sur votre sujet, la confiance que vous lui portez, la relation construite au fil du temps. Si votre dossier a un enjeu important — et c’est généralement le cas quand on va au tribunal —, c’est l’avocat qui compte, pas le ressort géographique. Changer d’avocat pour économiser quelques centaines d’euros de postulation, c’est renoncer à tout cela au profit d’un inconnu qui se trouve simplement au bon endroit.

Le postulant existe précisément pour que vous n’ayez pas à faire ce choix : vous gardez l’avocat en qui vous avez confiance, et un confrère local sécurise la procédure sur place. C’est le meilleur des deux mondes.

Postulant, correspondant : est-ce la même chose ?

Oui. Les deux termes désignent la même réalité. « Avocat postulant » est le terme technique ; « avocat correspondant » est le terme utilisé au quotidien entre confrères. Il ne faut pas confondre avec un avocat « substitut », qui est un confrère à qui l’on demande ponctuellement de se rendre à une audience à la place de l’avocat habituellement constitué.

Et l’aide juridictionnelle ?

Si vous bénéficiez de l’aide juridictionnelle, la décision d’AJ ne désigne qu’un seul avocat. En pratique, c’est l’avocat postulant qui sera désigné au titre de l’AJ. L’avocat désigné peut partager sa rétribution avec un avocat plaidant, mais les honoraires du plaidant ne sont pas couverts par l’aide juridictionnelle — ils restent à votre charge sauf accord particulier.

Le postulant peut-il plaider le dossier à l’audience ?

En principe, non : la plaidoirie reste la mission du plaidant, qui maîtrise le fond du dossier.

Mais en pratique, dans beaucoup de dossiers civils, la plaidoirie a été de facto remplacée par un simple dépôt de dossier. Les magistrats, débordés, demandent de plus en plus souvent aux avocats de ne pas plaider et de déposer leur dossier de plaidoirie au greffe. Dans ce cas, c’est généralement le postulant qui se charge du dépôt — puisqu’il est sur place.

Si une audience de plaidoirie a effectivement lieu et que votre plaidant ne peut exceptionnellement pas se déplacer (empêchement, chevauchement de calendrier), il peut demander au postulant de plaider à sa place. Mais c’est une situation rare, pas la règle.

J’ai reçu une facture du postulant : est-ce normal ?

Oui, c’est parfaitement normal. L’avocat postulant est juridiquement votre mandataire — même si c’est votre plaidant qui l’a choisi. À ce titre, il vous facture directement ses honoraires de postulation. C’est une facture distincte de celle de votre plaidant : les deux avocats ont des missions différentes et se rémunèrent séparément. Si vous avez un doute sur le montant, demandez à votre plaidant de vous l’expliquer. Votre plaidant a d’ailleurs un devoir de conseil qui inclut l’information sur l’ensemble des coûts de la procédure.

Suis-je obligé de payer ?

Oui. À partir du moment où le postulant est intervenu sur votre dossier — ce qui est le cas si vous avez reçu sa facture —, il a accompli des diligences pour votre compte et ses honoraires sont dus. Refuser de payer ne fera pas disparaître la dette : le postulant peut saisir le bâtonnier de son ordre pour obtenir la taxation de ses honoraires, et vous risquez en plus de bloquer la bonne marche de votre procédure.

En revanche, si vous estimez que le montant est excessif par rapport à ce qui avait été annoncé ou par rapport aux diligences réellement accomplies, vous avez le droit de contester le montant. Parlez-en d’abord à votre avocat plaidant : c’est lui qui a mandaté le postulant et qui connaît l’étendue de sa mission. Si le désaccord persiste, vous pouvez saisir le bâtonnier de l’ordre du postulant pour faire taxer les honoraires.

Ce qu’il faut retenir

  • Avoir deux avocats est parfois une obligation légale (tribunal judiciaire hors ressort, appel), parfois un choix stratégique dans votre intérêt financier (procédures orales, audiences éloignées : un correspondant local coûte bien moins cher que des déplacements à répétition de votre plaidant).
  • Dans les deux cas, ce n’est pas un doublon : chacun a un rôle distinct.
  • Votre avocat plaidant reste votre seul interlocuteur et le décisionnaire sur votre dossier.
  • Le postulant sécurise la procédure sur place — c’est une assurance contre les erreurs de forme qui pourraient faire annuler toute votre procédure.
  • Le coût est forfaitaire et modéré au regard des enjeux.
  • Vous pouvez espérer en récupérer une partie si vous gagnez (article 700).

Si vous avez des questions sur la facture de votre postulant ou sur la répartition des rôles, n’hésitez pas à interroger votre avocat plaidant : c’est lui qui coordonne l’ensemble.

Valentin Simonnet est avocat au Barreau de Paris. Il intervient en contentieux des affaires et en droit pénal des affaires.

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