Un matin, votre carte est refusée. Vous consultez le solde : zéro, ou un montant gelé que vous ne pouvez plus toucher. Aucun jugement, aucune condamnation, parfois même aucune mise en examen — et pourtant l’argent a quitté votre compte pour être consigné auprès de l’État. Vous n’avez été prévenu de rien. C’est le mécanisme le plus brutal du droit pénal patrimonial : la saisie pénale d’un compte bancaire, qui peut immobiliser la totalité de vos avoirs pendant des mois, voire des années, jusqu’au jugement d’une affaire dans laquelle vous n’êtes parfois qu’un tiers.
La bonne nouvelle : cette mesure n’est pas sans limites, et elle se conteste. Encore faut-il ne pas confondre la saisie pénale avec les autres blocages de compte, connaître le délai — court — pour agir, et viser les bons moyens. C’est tout l’objet de ce qui suit.
Saisie pénale, saisie civile, blocage Tracfin : ne pas se tromper de combat
Trois situations très différentes vident ou gèlent un compte, et la stratégie n’est pas la même dans chacune. La saisie pénale suppose une enquête ou une instruction pénale : elle est décidée par un officier de police judiciaire, un procureur ou un juge, pour garantir la future confiscation d’un bien lié à une infraction. Elle relève des articles 706-141 et suivants du code de procédure pénale.
La saisie civile, elle, oppose un créancier à son débiteur : c’est la saisie-attribution pratiquée par un commissaire de justice, contestable devant le juge de l’exécution, avec un délai d’un mois. Rien à voir, ni les acteurs, ni les recours, ni les délais.
Le blocage par la banque elle-même constitue une troisième hypothèse : à la suite d’une déclaration de soupçon à Tracfin, l’établissement peut geler un compte de sa propre initiative, sans décision de justice. Là encore, la réponse diffère.
Confondre ces trois régimes fait perdre un temps précieux — et le délai pour contester une saisie pénale est bref. Le réflexe de départ est donc d’identifier précisément l’origine du blocage. Si un procès-verbal de saisie, une référence à l’AGRASC ou à un juge des libertés et de la détention apparaît, vous êtes en matière pénale.
Comment ne pas se faire saisir son compte bancaire ?
Ce que la saisie bloque vraiment — et pourquoi votre compte peut être vidé à zéro
Techniquement, la saisie ne porte pas sur des billets mais sur une créance : les sommes inscrites au crédit de votre compte constituent une créance que vous détenez sur votre banque. La chambre criminelle l’a rappelé nettement en jugeant que l’établissement teneur du compte, simple débiteur de cette créance, n’est même pas un tiers ayant des droits sur le compte (Cass. crim., 19 oct. 2022, n° 21-86.652).
La Cour de cassation affirme que la saisie « n’entraîne aucune dépossession » et a « pour seul effet de rendre indisponibles » les fonds. La formule est douce ; la réalité l’est moins. En pratique, les sommes sont immédiatement retirées du compte et consignées auprès de l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués (AGRASC). Vous n’y avez plus accès.
Point capital : la saisie s’applique à l’ensemble des sommes inscrites au crédit du compte au moment où elle est pratiquée, dans la limite du montant éventuellement indiqué dans la décision (art. 706-154 CPP). Elle peut donc absorber la totalité du solde.
Et contrairement à la saisie civile, aucun texte ne réserve en matière pénale un « solde bancaire insaisissable » équivalent au minimum vital laissé au débiteur civil. Le compte peut être ramené à zéro, y compris s’il contient votre salaire ou de quoi payer votre loyer. C’est l’une des raisons pour lesquelles la contestation doit être rapide et argumentée.
Qui décide de la saisie, et selon quelle procédure
La saisie sert à garantir une confiscation future, elle-même prévue par l’article 131-21 du code pénal. Toute la logique en découle : ce qui est saisissable est ce qui pourra être confisqué (le produit, l’objet ou l’instrument de l’infraction, ou le patrimoine dans certains cas).
Pour les comptes bancaires, la loi organise un régime dérogatoire, justifié par la volatilité des fonds. Un officier de police judiciaire peut saisir seul les sommes d’un compte, sur autorisation — donnée par tout moyen — du procureur de la République ou du juge d’instruction (art. 706-154 CPP). Pas besoin d’une décision préalable de juge du siège, à la différence des autres saisies spéciales que le juge des libertés et de la détention doit ordonner en amont (art. 706-153 CPP).
Mais ce pouvoir de l’enquêteur est enfermé dans un garde-fou souvent décisif : le juge des libertés et de la détention ou le juge d’instruction doit confirmer ou lever la saisie par une ordonnance motivée dans un délai de dix jours. Ce délai court à compter de la réalisation de la saisie, c’est-à-dire de sa notification à la banque (Cass. crim., 1er avr. 2020, n° 19-85.770).
C’est ici que se loge un premier moyen que beaucoup négligent : passé ce délai de dix jours sans ordonnance de maintien régulière, l’autorisation cesse de produire effet et la saisie doit tomber. Vérifier la date exacte de notification à l’établissement et la date de l’ordonnance est un réflexe qui, dans certains dossiers, suffit à obtenir la restitution des fonds.
Contester : l’appel devant la chambre de l’instruction, en dix jours
L’ordonnance de maintien de la saisie peut être déférée à la chambre de l’instruction, par déclaration au greffe, dans un délai de dix jours à compter de sa notification (art. 706-154 CPP). Attention à un contresens répandu : ce contentieux de la saisie relève bien de la chambre de l’instruction, et non du premier président de la cour d’appel. Le transfert de compétence vers le premier président, opéré par la loi du 24 juin 2024, concerne le contentieux de la restitution des biens (art. 41-4 CPP), pas l’appel de la saisie elle-même.
L’appel n’est pas suspensif : les fonds restent indisponibles pendant l’examen du recours. Cela n’ôte rien à l’intérêt d’agir. La chambre de l’instruction saisie de l’appel doit se prononcer sur la légalité et le bien-fondé de la mesure même si, faute d’effet suspensif, la saisie a déjà été levée entre-temps (Cass. crim., 12 févr. 2025, n° 24-81.224) — la solution vaut symétriquement lorsque c’est le ministère public qui conteste une mainlevée.
Qui peut faire appel ? Le titulaire du compte, le propriétaire des fonds, et les tiers ayant des droits sur le compte. La personne poursuivie qui a la libre disposition des sommes est assimilée à un propriétaire et est donc recevable (Cass. crim., 9 juin 2022, n° 21-86.360). En revanche, la banque, simple débitrice, ne l’est pas.
Sur le fond, plusieurs angles de contestation existent : l’absence d’indices rendant le bien confiscable (la confiscabilité est la condition centrale), la disproportion de l’atteinte, ou, en cas de saisie en valeur, le dépassement de la valeur du produit de l’infraction. La situation s’apprécie au jour où la chambre statue : un classement partiel, l’abandon d’une qualification ou l’annulation d’une mise en examen peuvent faire disparaître le fondement de la saisie.
Une limite procédurale à connaître : en appel, vous n’avez accès qu’aux seules pièces se rapportant à la saisie contestée, pas à l’entier dossier. Ce socle minimal comprend le procès-verbal de saisie et la requête de maintien, et la chambre ne peut pas vous reprocher de ne pas les avoir réclamés (Cass. crim., 24 juin 2020, n° 19-84.631). Construire la contestation à partir de ces seules pièces est un exercice technique qui fait souvent la différence entre un appel rejeté et une mainlevée.
Comment contester une saisie pénale ?
Récupérer les fonds : mainlevée, restitution, requête d’exécution
Contester la saisie n’est pas la seule voie pour retrouver ses fonds. Le magistrat qui a ordonné la mesure — procureur ou juge d’instruction — peut en prononcer la mainlevée et restituer les sommes à tout moment, y compris avant l’audience d’appel. C’est une demande à ne pas négliger quand l’appel, non suspensif, laisserait sinon le compte bloqué de longs mois.
Lorsque la saisie du solde crée une difficulté matérielle concrète — impossibilité de régler des charges, de payer des salaires —, la voie est celle de la requête relative à l’exécution de la saisie, adressée au magistrat compétent (art. 706-144 CPP). C’est sur ce fondement, et non par l’appel, que se traite l’argument tiré de votre situation financière (Cass. crim., 29 janv. 2020, n° 19-84.631).
Enfin, la restitution proprement dite se demande sur le fondement des articles 41-4 et 99 du code de procédure pénale. Un piège à connaître : après un classement sans suite, à défaut de réclamation dans un délai de six mois, les biens non restitués peuvent devenir propriété de l’État (art. 41-4 CPP). Le silence coûte cher.
Compte joint ou indivis : votre conjoint est-il protégé ?
C’est l’une des situations les plus douloureuses : le compte saisi appartient aussi à un conjoint qui n’est ni poursuivi ni suspecté. Peut-il récupérer sa moitié ? Au stade de la saisie, la réponse est non — et c’est contre-intuitif. Le caractère indivis du compte justifie sa saisie en totalité, la Cour de cassation retenant que tout indivisaire peut, s’il le souhaite, provoquer le partage pour sortir de l’indivision (art. 815 du code civil). Le conjoint de bonne foi ne peut donc pas obtenir une mainlevée limitée à la moitié des sommes (Cass. crim., 13 nov. 2025, n° 24-83.199).
Ses droits ne sont pas perdus pour autant : ils sont réservés jusqu’à la décision de confiscation ou de restitution rendue par la juridiction de jugement, et il peut à tout moment demander la restitution des sommes lui revenant. La bonne foi du tiers, du reste, se présume dès le début de la procédure.
Conséquence pratique majeure : le conjoint ou co-titulaire doit agir par lui-même. Il ne peut pas se reposer sur le recours exercé par la personne poursuivie. En présence de plusieurs titulaires, chacun doit interjeter appel personnellement, dans son propre délai, sous peine de voir sa contestation déclarée irrecevable.
Néobanques, comptes de paiement et crypto-actifs
Longtemps, une question s’est posée : la saisie de l’article 706-154 visait-elle uniquement les comptes de dépôt des banques classiques, laissant de côté les comptes ouverts chez les établissements de paiement — N26, Revolut, Nickel, Qonto — et les avoirs numériques ? Le débat est tranché. Depuis le 30 décembre 2024, le texte vise expressément la saisie des sommes versées sur un compte de dépôt, de paiement ou de crypto-actifs au sens de l’article L. 54-10-1 du code monétaire et financier.
Autrement dit, un compte de néobanque ou un portefeuille de crypto-actifs peut être saisi selon le même régime : autorisation par tout moyen, confirmation par le juge dans les dix jours, appel devant la chambre de l’instruction. Pour les crypto-actifs, la saisie porte sur l’ensemble des avoirs détenus au moment de la mesure, et leur volatilité soulève des difficultés propres — de valorisation notamment — que la seule transposition des règles bancaires ne résout pas toujours.
Quand c’est le compte d’une entreprise ou d’un dirigeant qui est saisi
En droit pénal des affaires, la saisie de compte est souvent le premier acte visible d’une enquête pour abus de biens sociaux, blanchiment, fraude fiscale ou travail dissimulé. Les enjeux se déplacent alors sur trois terrains.
D’abord, la saisie peut frapper le compte d’une société qui n’est pas elle-même poursuivie, dès lors que la personne mise en cause en a la libre disposition. Mais cette libre disposition ne se présume pas : elle doit être caractérisée concrètement, ce que le juge omet parfois de faire — une faille de défense réelle, que la chambre criminelle sanctionne en matière de confiscation en valeur.
Ensuite, la saisie en valeur du produit de l’infraction obéit à une limite : elle ne peut excéder la valeur de ce produit, et le juge doit tenir compte de l’ensemble des saisies déjà pratiquées ainsi que des droits réels licites des tiers (Cass. crim., 10 janv. 2024, n° 22-86.866). Le chiffrage du produit de l’infraction devient alors le cœur du débat — droits éludés en matière fiscale, économie réalisée en matière de travail dissimulé. Un produit surévalué par le parquet est un produit contestable.
Enfin, lorsque le compte visé est celui d’un cabinet d’avocats, le secret professionnel est en jeu. Le Conseil constitutionnel a jugé le dispositif conforme, en relevant que la saisie de l’article 706-154 n’implique par elle-même ni recherche de preuve ni divulgation d’informations couvertes par le secret (Cons. const., 8 juill. 2022, n° 2022-1002 QPC). La vigilance reste néanmoins de mise sur l’usage des pièces produites pour contester.
Ces dossiers se jouent sur des montants élevés et des délais courts. La distinction entre le patrimoine de la société et celui du dirigeant, la qualification exacte de l’infraction et le calcul du produit y sont déterminants.
La responsabilité pénale de la personne morale
Questions fréquentes
Peut-on saisir mon compte sans que je sois mis en examen ?
Oui. La saisie pénale d’un compte peut intervenir dès l’enquête, avant toute mise en examen, et même viser un tiers non poursuivi si la personne mise en cause a la libre disposition des fonds. Elle suppose seulement des indices rendant les sommes confiscables, pas une mise en cause formelle du titulaire du compte.
Combien de temps un compte peut-il rester bloqué ?
La saisie dure en principe jusqu’à la décision de la juridiction de jugement sur la confiscation ou la restitution, ce qui peut représenter plusieurs mois, voire des années. Le juge doit statuer dans un délai raisonnable, mais aucun délai butoir n’enferme la durée de l’immobilisation. D’où l’intérêt de demander une mainlevée ou une restitution sans attendre le procès.
Reste-t-il un minimum vital sur le compte, comme en matière civile ?
Non. En matière pénale, aucun texte ne prévoit de solde bancaire insaisissable équivalent au minimum vital garanti en saisie civile. Le compte peut être bloqué en totalité. Seule une requête relative à l’exécution de la saisie permet de faire valoir une difficulté financière concrète auprès du magistrat.
Ce que la règle générale ne dit pas
Tout ce qui précède décrit le cadre. Il ne dit pas si, dans votre dossier, le délai de dix jours a été respecté, si la confiscabilité des fonds est réellement établie, si le produit de l’infraction a été correctement chiffré, ou si votre part dans un compte joint peut être préservée plus tôt qu’il n’y paraît. Ces réponses dépendent des pièces exactes de la procédure et du calendrier — et c’est précisément sur ce terrain de détail que se gagne ou se perd une contestation de saisie.
Valentin Simonnet est avocat au Barreau de Paris. Il intervient en contentieux des affaires et en droit pénal des affaires.

